Qui approuve le pape François doit maintenant contredire le Conseil fédéral

Commentaire sur la visite du pape et l’assouplissement des exportations d’armes par le Conseil fédéral suisse

La visite du pape François à l’Institut œcuménique de Bossey, près de Genève, donne lieu à quelques réflexions sur l’actualité. Visser’t Hooft (1900-1985) qui a fondé cet institut en 1946 a été l’un des moteurs de la première assemblée du Conseil œcuménique des Eglises (COE) à Amsterdam en 1948. Il y a 70 ans, au cours de l’été 1948, face aux événements catastrophiques des deux guerres mondiales, le COE a déclaré : “La guerre n’est pas selon la volonté de Dieu”. 

Visser t’Hooft – devenu premier secrétaire général du COE – a ensuite demandé aux Eglises historiques pour la paix (mennonites, quakers, Eglise des Frères) de prendre position. Pendant des siècles, leur renoncement à la violence et leur service pour la paix ont été rejetés et elles ont été persécutées à tort, leur témoignage doit maintenant être entendu d’urgence et être enfin pris au sérieux. Par la suite, les Eglises historiques pour la paix ont publié des études intitulées “La guerre est contraire à la volonté de Dieu” (1951) et “La paix est la volonté de Dieu” (1953). De 1955 à 1962, des représentants des Eglises historiques pour la paix se sont réunis pour la première fois lors des “Conférences de Puidoux”, non seulement en cercle fermé, mais aussi avec des personnes issues des Eglises réformées et luthériennes. Voir la référence au Lexique Mennonite MenLex.

Crèt-Bérard près de Puidoux au-dessus du Lac Léman, où se tenait la dernière des Conférences de Puidoux en août 1955.

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, l’Eglise catholique n’est toujours pas membre du COE. Mais la visite du pape François au centre œcuménique de Genève et à Bossey confirme son désir et sa volonté pour une plus grande unité ecclésiale dans la lutte contre la guerre et l’injustice.

Ce faisant, il envoie un signal tout à fait différent de celui du Conseil fédéral suisse avec sa politique d’assouplissement des exportations d’armes, comme elle l’a rendu public le 15 juin 2018. 

Par rapport à l’actualité, le commentaire suivant est basé sur l’histoire du christianisme sur les thèmes “Guerre et Paix”.

Les premiers chrétiens et la guerre

Les premiers chrétiens n’avaient apparemment pas peur de lier des contacts avec les soldats qui, de toute évidence, faisaient le commerce de la guerre et, en même temps, violaient et tuaient. 

 

“IL N’Y A PROBALEMENT
AUCUN DIEU
QUI AIME QU’ON EXPORTE
DU MATÉRIEL DE GUERRE”

Affiche de l’initiative pour l’interdiction des exportations de matériel de guerre en 2009. 

 

On ne peut expliquer autrement le fait qu’au cours des premiers siècles, tant de soldats aient appris à connaître cette foi chrétienne et soient devenus eux-mêmes chrétiens. Il est cependant intéressant de constater que dans les premiers temps de l’Eglise, de nombreux soldats soient devenus chrétiens, et que la plupart d’entre eux ne soient pas restés soldats. Apparemment, ils n’avaient en principe plus le droit de pratiquer cette profession- et c’en était une à l’époque – en tant que chrétiens surtout lorsqu’il s’agissait de missions pour combattre et tuer. Mais cette règle ne prévalait pas de prime abord pour les autorités, mais principalement pour la communauté chrétienne ! Le théologien et écrivain Origène (185-254) n’est qu’une des nombreuses voix chrétiennes qui aime à souligner aussi que: “Le Dieu des chrétiens interdit le meurtre d’une personne par excellence et il enseigne que l’action violente de ses disciples contre une personne, même si celle-ci était le pire des mécréants, n’est jamais juste” (Contra Celsum 3:7).

Plus tard, malheureusement, cette conviction chrétienne des débuts n’est pas seulement tombée dans l’oubli, elle s’est même transformée en son contraire pur : Dès le 5ème siècle, après que le christianisme était devenu une religion d’Etat, seuls les “chrétiens” étaient autorisés à servir dans l’armée romaine. (Bien sûr, tout le monde ne décrit pas et n’interprète pas ce changement de façon aussi critique que moi….)

Cependant, jusqu’au 3ème siècle, devenir chrétien ne signifiait souvent rien de moins pour les soldats que le chômage. Devenir chrétien signifiait que non seulement la pensée et la foi changeaient, mais également le faire et le laissez-faire.

Les premiers chrétiens et le problème de la perte d’emploi

Mais lorsque les soldats étaient invités par des connaissances et des amis chrétiens à faire le pas vers la foi, ils n’étaient pas simplement livrés à leur propre sort, et donc à leur inévitable chômage. Au contraire, les premières églises chrétiennes se sont engagées à soutenir matériellement les personnes qui se sont retrouvées au chômage à cause de leur foi. Personne, devenu chômeur en raison de sa foi, n’a été abandonné. Mais ce n’est pas tout. Les communautés ont également aidé ces personnes à trouver de nouveaux emplois convenables afin qu’elles ne restent pas dépendantes plus longtemps que nécessaire. De cette façon, les fonds pouvaient de nouveau profiter à d’autres personnes dans le besoin.

Cette pratique impressionnante et très actuelle me vient à l’esprit lorsque nous discutons sans cesse de la question des exportations d’armes dans le pays. Encore et encore – même de la part des chrétiens ! – l’argument de l’emploi est avancé : Les exportations d’armes servent à garantir des places de travail. Quand je pense à la pratique des premiers chrétiens, je ne veux pas seulement secouer la tête, mais aussi prendre au sérieux le fait que de nouvelles perspectives passionnantes pourraient s’ouvrir ici. 

D’une part, la pratique des premiers chrétiens nous encourage à regarder de plus près comment nous gagnons notre argent dans nos églises. Et si quelqu’un commence à réfléchir autrement et est prêt à abandonner son travail à cause de cette approche communautaire, alors nos églises peuvent être des lieux où nous accompagnons et soutenons ces personnes sur leur chemin. 

D’autre part, cette pratique chrétienne primitive nous met au défi de penser au-delà de nos paroisses : comment pourrions-nous, en tant qu’Églises, aider les processus qui favorisent la conversion de la production militaire vers la production civile ? Comment pourrions-nous partager les coûts ? En y réfléchissant, nous trouverons probablement aussi des idées et des possibilités qui nous aideront à trouver (et à créer !) de nouveaux emplois pour les personnes qui ne veulent plus contribuer à l’utilisation, à la production et à l’exportation d’armes et de matériel de guerre à cause de leur foi.

Les premiers chrétiens et les chrétiens d’aujourd’hui

“Il n’y a probablement aucun dieu qui pense qu’il est bon d’exporter du matériel de guerre” était l’un des slogans en 2009 en faveur d’une initiative suisse visant à interdire l’exportation de matériel de guerre. 

Origène et les premiers chrétiens auraient certainement signé cette phrase sans réserve à l’égard de leur Dieu. Mais de manière regrettable, sur ce sujet-là, l’image de Dieu a changé fondamentalement pour beaucoup de chrétiens depuis lors. Malheureusement, l’attachement aux valeurs chrétiennes n’exclut plus le service militaire, la production d’armes et l’exportation de matériel de guerre chez certains contemporains protestants et catholiques. Bien au contraire. Ainsi, ce sont souvent presque exclusivement des cercles de gauche et les non chrétiens qui s’opposent explicitement aux exportations d’armes et font donc exactement ce que les chrétiens auraient dû faire depuis des temps immémoriaux…. Heureusement, ceux-ci ne sont pas silencieux – mais où sont les chrétiens? 

Au vu des débats en cours sur l’exportation de matériel de guerre et la sécurité de l’emploi – et surtout dans le contexte de la visite du Pape – j’espérais que quelque chose de ce qui allait de soi pour Origène et les premiers chrétiens serait redécouvert, en particulier par les cercles qui se sentent attachés aux “valeurs chrétiennes” selon leurs propres déclarations :

“Le Dieu des chrétiens interdit le meurtre d’une personne par excellence et il enseigne que l’action violente de ses disciples contre une personne, même si celle-ci était le pire des mécréants, n’est jamais juste” 

De nombreux membres d’Eglises suisses – parmi eux également un certain nombre issus de communautés mennonites – ont déjà fait entendre leur voix dans le débat au sein du Conseil national suisse sur le projet d’assouplissement de la réglementation actuelle en matière d’exportation d’armes (mars 2014). Et nous savons par certains parlementaires qu’ils ont pris bonne note des arguments qui leur ont été présentés – par exemple, grâce à l’action des cartes postales (cf. photo) du Forum anabaptiste pour la paix et la justice. Malheureusement, le vote lui-même a été décevant à l’époque. Mais ce n’est qu’une seule voix qui a fait pencher la balance en faveur d’un assouplissement de la réglementation des exportations d’arme.


Il est donc d’autant plus décevant et honteux que le Conseil fédéral s’incline maintenant avec une facilité et une pression effrayante devant l’industrie de l’armement et ses fournisseurs et assouplit encore plus les règles d’exportation.

C’est pourquoi il n’y a qu’une seule chose à faire: élever à nouveau et encore plus fort nos voix qui – à travers toutes les affiliations religieuses et ecclésiales – savent qu’elles sont unies ou même engagées envers le Dieu des premiers chrétiens, le Créateur de toute vie. Des suggestions peuvent être trouvées sous ce lien.

Juin 2018

Hanspeter Jecker est directeur du Centre d’histoire et de théologie anabaptiste au Centre de formation du Bienenberg, Liestal.

Photo titre: Joanna Lindén-Montes/WCC

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