De la signification de la désobéissance civile

Bref aperçu historique
de Michael Schmid

Dans son article dans le quotidien taz Peter Grottian plaide pour une utilisation plus offensive de la désobéissance civile. Je suis ravi de cette publicité pour la désobéissance civile, même si je ne suis pas d’accord sur tous les points avec Peter Grottian.

Dans cet article, je veux particulièrement traiter les points suivants : la désobéissance civile dans l’histoire de l’Allemagne fédérale ; l’origine de la désobéissance civile – Thoreau, Gandhi, King ; la désobéissance civile – un élément de l’action non-violente ; remarques sur le débat dans le quotidien taz.

La désobéissance civile dans l’histoire de l’Allemagne fédérale
Dans les débats et la pratique des mouvements sociaux en  Allemagne la désobéissance civile a joué un rôle subordonné. Et cela, bien qu’elle ait existé, puisque l’histoire de la protestation en Allemagne va de pair avec diverses formes de désobéissance civile.

Qu’on se souvienne des « voyages en Helgoland » dans les années 50.  À l’époque, l’île de Helgoland servait de cible à l’aviation anglaise lors de manœuvres de bombardement. À cause du danger de destruction complète de l’île, des groupes de jeunes ont commencé à l’occuper en 1951/1952. Après quelques jours, ces jeunes ont régulièrement été arrêtés par la police et, par la suite, condamnés au total à 367 mois de prison. Mais grâce à ces actions l’opinion publique a été alertée au point qu’après des débats dans les parlements britannique et allemand Helgoland a été libérée en 1952.

Dans le cadre des marches de Pâques dans les années 60 il y a eu, de temps à autre, des sit-in. Brûler publiquement un ordre de marche pour le service armé allemand était encore une forme de désobéissance civile. Une autre, qui a sérieusement mis l’État sous pression, était la campagne d’auto-accusation « Nous avons avorté » au début des années 70 contre le paragraphe 218 du code pénal civil.

Le 18 février 1975  plusieurs centaines de personnes ont occupé le chantier d’un site prévu pour une centrale nucléaire à Wyhl près de Fribourg en Brisgau. La police a évacué les occupants avec le résultat que, trois jours plus tard, 20.000 personnes ont occupé le terrain. C’était le début de la fermeture, un peu plus tard, de la centrale nucléaire de Wyhl et parallèlement le début d’un large mouvement contre les centrales nucléaires. On peut aussi considérer cette résistance à Wyhl comme le grand encouragement à la désobéissance civile en République fédérale.

Après les occupations du chantier de Wyhl il y eut d’autres occupations de terrain et la construction de villages anti-nucléaires sur d’autres sites de centrales nucléaires prévues, comme par exemple la « République du Wendland libre » qui a été évacuée au bout de 33 jours. Une autre action contre la construction et le fonctionnement de centrales nucléaires a consisté à ne payer qu’une partie des factures d’électricité, un boycott où des milliers de clients ont refusé de payer la part du nucléaire de leur facture d’électricité.

Dans les années 80, enfin, le mouvement de paix a de plus en plus eu recours à la désobéissance civile. C’est ainsi que les sites de stockage des armes nucléaires furent bloqués, comme par exemple à Grossengstingen, où un sit-in d’environ 800 personnes a bloqué l’accès au dépôt d’armes nucléaires pendant toute une semaine, 24 heures sur 24. Au cours des années suivantes de nombreuses actions de blocus ont eu lieu, au même endroit ainsi qu’en de nombreux autres endroits.

Les actions spectaculaires à Mutlangen ont particulièrement retenu  l’attention.  Mais la désobéissance civile a aussi pris d’autres formes : entrée sur les sites des bombes atomiques, boycottage de l’impôt de la défense et refus total. Le boycottage du recensement en 1987, au cours duquel dans certaines régions jusqu’à 15% des personnes ont refusé de répondre aux questions, est un autre exemple d’action de désobéissance civile.

Cette tradition de campagnes de désobéissance civile qui remonte aux années 70 et 80 du siècle dernier se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Pour mémoire, ici : les blocus de Castor, la campagne Resist contre la guerre en Iraq, Heiligendamm, libérations de champs OGM ou Stuttgart 21.

Origine de la désobéissance civile – Thoreau, Gandhi, King
On considère que les pères modernes du concept de désobéissance civile sont Henry David Thoreau, Mohandas Karamchand Gandhi et Martin Luther King.

Toutefois, il existe dans l’Antiquité des descriptions de situations concrètes où des personnes ont répondu à l’injustice par la désobéissance. La phrase biblique dans les Actes des Apôtres, « il faut obéir à Dieu plus qu’aux hommes » en est un exemple aussi, même si dans la tradition chrétienne cette phrase n’est pas devenue programme pour prises de position en politique.

Mais des chrétiennes et des chrétiens ont utilisé cette phrase pour fonder leur attitude pour le cas où Dieu exige la désobéissance lorsque les hommes ordonnent une chose contraire à la volonté de Dieu, c’est-à-dire à l’amour.

Le français Étienne de la Boétie, après avoir vu à quel point certains de ses contemporains étaient persécutés par l’absolutisme sanguinaire a écrit, vers 1560, cette pensée révolutionnaire que certains éléments du côté des dominés, du côté des persécutés, épaulent la domination tyrannique. De sorte que les dominés ont comme instrument en leur pourvoir la non-coopération avec le tyran. Ces pensées sur la possibilité de mettre fin à la domination de la violence par la non-coopération valent pour tous les cas de figure de domination.

Au 19ème siècle cette théorie de non-coopération a été élargie à d’autres domaines, entre autre par l’écrivain Henry David Thoreau, aux USA(1817-1862).

Thoreau avait été mis en prison pour une nuit en 1846, parce qu’il avait refusé de payer un impôt pour ne pas soutenir un état qui tolérait l’esclavage et menait une guerre de conquête au Mexique. Pour faire connaître publiquement les raisons de son refus Thoreau a écrit un texte dans lequel il déclare que la non-coopération avec l’injustice est un devoir pout toute personne honnête. Une de ses phrases-clés est la suivante : « Si, toutefois, une loi est ainsi faite qu’elle fait de toi nécessairement le bras de l’injustice au détriment d’un autre, alors, je dis, enfreins la loi. Fais de ta vie un contrepoids, pour arrêter la machine. N’importe comment, je dois faire en sorte de ne pas céder à l’injustice que je condamne ». La résistance non-violente, Thoreau le dit clairement ici, commence chez soi-même. Néanmoins, il formule une attente : si un nombre suffisant de personnes refusent de soutenir une injustice et prennent sur elles les sanctions qui s’ensuivent, l’injustice sera réduite. « Devant le choix, soit de maintenir toutes les personnes honnêtes en prison, soit de cesser la guerre et l’esclavage, l’État n’hésitera pas dans sa décision », était-il convaincu.

L’expression « désobéissance civile » est attribuée à Thoreau, alors que lui-même ne l’a peut-être jamais utilisé. Le texte s’intitulait du  vivant de Thoreau Résistance au gouvernement civil. Après sa mort son éditeur l’a publié, légèrement remanié, sous le titre Désobéissance civile.

C’est grâce à Mohandas K. Gandhi que la notion de « désobéissance civile » s’est répandue, et c’est à lui que nous devons la démonstration des possibilités qui y sont liées. Gandhi avait dirigé sa première grande campagne de « résistance passive » en 1906, sans encore connaître l’essai de Thoreau. La notion de « résistance passive », cependant, ne lui plaisait pas, et en cherchant un meilleur terme il créa le mot de Satyagraha (la force de la vérité). Après avoir découvert Thoreau et trouvé chez lui la confirmation de ce qu’il pratiquait lui-même, Gandhi choisit pour ses lecteurs anglais l’expression de « désobéissance civile » comme équivalent de Satyagraha.

Il est vrai que par la suite Gandhi a dit avoir remarqué que même la désobéissance civile ne rendait pas toute la signification du combat. La désobéissance civile est pour lui une méthode qui déploie son efficacité dans un cadre plus large. C’est pourquoi il a utilisé l’expression de résistance civile. Quant à la pratique de la désobéissance civile dans la lutte pour l’indépendance en Inde il a précisé que, sans une planification préalable et, au-delà, un « programme constructif », elle n’était qu’amateurisme et en cela plus mauvaise qu’inutile.

Martin Luther King et le mouvement des droits civiques aux USA ont repris les idées de Thoreau et Gandhi et les ont mis en pratique dans des campagnes non-violentes. King, cependant, a peu parlé de désobéissance civile, lui préférant le terme d’action directe non-violente, pour éviter de mettre en avant l’aspect de transgression des lois lors des actions. Mais avec les sit-ins de plus en plus fréquents de noirs dans de lieux réservés aux blancs, par exemple les restaurants, les bus, les lois sont transgressées de manière ciblée.

La désobéissance civile – un élément de l’action non-violente
L’action non-violente est une forme d’activité politique qui contourne les voies politiques existantes et utilise des formes d’action non-institutionnelles contre un opposant. « L’action non-violente est un des instruments les plus importants dont disposent les mouvements pour imposer leurs objectifs contre la résistance des gouvernants. Elle dramatise une situation d’injustice, exprime la détermination des protestataires et a bel et bien la capacité d’imposer des objectifs, y compris contre la répugnance de l’opposant ».

La palette de l’action non-violente est plus large que la désobéissance civile. Celle-ci est une méthode d’action non-violente, mais n’est pas identique avec elle. Les méthodes vont de protestations comme les lettres de lecteurs et lectrices, publication d’articles de journaux et tracts en passant par des vigiles et manifestations, boycottages, grèves et blocus jusqu’à la mise sur pied d’un gouvernement parallèle.

Il est raisonnable d’intégrer l’action non-violente dans un concept stratégique. Theodor Ebert a décrit dans son livre „ Le soulèvement non-violent“, une référence allemande dans ce domaine, un scénario d’escalade.  Il y définit trois étapes d’escalade du combat non-violent : la protestation, la non-coopération légale et la désobéissance civile. En parallèle des actions constructives devraient avoir lieu, grâce auxquelles l’objectif à atteindre est, pour ainsi dire, anticipé.

Les étapes d’escalade de l’action non-violente ne doivent pas être comprises comme se succédant mécaniquement. Les méthodes de l’étape suivante ne relaient pas celles de l’étape précédente, mais la complètent. Il est vrai que classiquement le recours aux actions de désobéissance civile, où les lois de l’état sont consciemment transgressées, ne doit avoir lieu que si tous les moyens légaux sont épuisés.

Au vu de l’expérience acquise avec l’action non-violente et la désobéissance civile on peut dire qu’en règle générale celles-ci sont utilisées pour venir à bout des injustices et faire avancer les changements constructifs.

La pensée « non-coopération avec une injustice » va au-delà de simples phrases et appels. Elle exige un acte propre. Les actes, quant à eux, sont plus forts que de (simples) mots. S’ils font avancer le bien, ils ‘contamineront’ d’autres personnes. C’est ce résultat de l’effet de l’action non-violente – ou bonne – que Martin Arnold souligne dans ses recherches. On découvre qu’une force est à l’œuvre. Parce que cette force est autre chose que la norme de « non-violence », qu’elle est forte et encourageante,  Martin Arnold a choisi de la nommer « force de la bonté ».

Remarques sur le débat dans le quotidien taz
Jusqu’ici ce texte devrait avoir montré que toute action non-violente, et plus particulièrement la désobéissance civile, nécessite la libre décision de personnes qui, déjà, sont prêtes à participer activement, à prendre des risques et surtout à en porter les conséquences.

Et c’est bien parce que la désobéissance civile comporte des risques personnels que les personnes et les organisations qui en encouragent d’autres à faire de la désobéissance civile ont le devoir d’informer sur les risques en toute honnêteté. À la lecture de l’article de Peter Grottian dans la taz on a l’impression que ces risques que peuvent courir tant les personnes que les organisations sont minimisés.

Ceci vaut d’ailleurs aussi pour le reproche de Peter Grottian : « Attac ne fait que frimer, malheureusement, et cherche plus à conserver son statut d’utilité publique – lequel pourrait être compromis par des protestations – qu’à oser la désobéissance civile ».

En effet, dans l’histoire de l’Allemagne fédérale il est déjà arrivé qu’on retire à des organisations le statut d’utilité publique parce qu’elles soutenaient la désobéissance civile ou même qu’on ne leur a pas accordé ce statut.

Bien évidemment, une indépendance totale vis-à-vis de l’état donne une plus grande marge de manœuvre – surtout pour des actions de désobéissance civile. C’est pour cette raison que les ashrams de Gandhi, d’où sortaient les cadres pour ses actions, étaient autarciques et indépendantes vis-à-vis de l’état. En Allemagne il y a eu et il y a toujours des organisations qui renoncent au statut d’utilité publique. Ou qui prennent consciemment le risque de perdre ce statut. Et celui de soutenir la désobéissance civile. En fin de compte il faut mesurer quelles conséquences le retrait de l’utilité publique aurait pour une organisation.

Ce qui a fait ses preuves c’est la création d’un groupe de travail avec des responsables ou celle d’un collectif de personnes pour appeler à la désobéissance civile.

Ce qui est certain c’est que toute stratégie non-violente exige une bonne organisation. Du moins si on ne veut pas courir à l’échec. C’est ce qui fait que la désobéissance civile n’est pas utilisée de manière inflationniste. Même si on peut comprendre l’impatience de Peter Grottian, il reste que la désobéissance civile doit grandir à partir de la base, elle ne peut pas être ordonnée d’en-haut. La participation et le nombre des participants  aux actions prévues dépendent de plusieurs facteurs. L’engagement de personnalités et d’organisations de renom jouent certainement un rôle sur le succès d’un appel. Mais même là, un participation nombreuse n’est nullement garantie.

À titre de remarque: je ne vois pas qu’un appel d’Attac à la désobéissance civile puisse être l’expression d’une conception autoritaire de la politique, comme Jutta Sundermann et Roland Suess le reprochent à Peter Grottian.

Il reste à espérer que les mouvements sociaux soient – ou deviennent – conscients du potentiel pour un changement de situations d’injustice que comportent l’action non-violente et la  désobéissance civile. Et qu’ils utilisent ces instruments – longuement préparés, bien organisés et avec persévérance.

„L’action non-violente a quelquefois besoin d’une longue haleine, parce qu’elle veut des changements sociétaux qui sont souvent difficiles à réaliser. Considérer qu’après une action non-violente infructueuse la non-violence ne fonctionne pas, repose sur une conception erronée quant à l’impact de l’action politique en général.

L’action non-violente et un instrument efficace et un moyen  éthiquement défendable pour les conflits politiques. Elle est la troisième voie entre l’indifférence que ne veut rien savoir et la violence politique.
http://www.lebenshaus-alb.de/magazin/007870.html#ixzz2PrnWqu00

Sources: Forum Pacifisme – Magazine pour la théorie et la pratique de la non-violence.
Nr. 37 I/2013, S. 3ff. Éditeur: MIR – branche allemande,  DFG-VK (Société allemande  de paix – Union des objecteurs de conscience) avec la Fondation Bertha-von-Suttner de la DFG-VK, Mouvement pour une défense civile et Atelier pour le pacifisme,  Pédagogie de paix et Entente entre les peuples PAX AN. Rédaction: Am Angelweiher 6, 77974 Meißenheim, Tél.: 07824/66 40 487, Fax: 03212-10 28 255, E-Mail: Redaktion@Forum-Pazifismus.de.

Note

4. Bund für Soziale Verteidigung: Gewaltfreie Aktion und Ziviler Ungehorsam. Informationsblätter. Stand Frühjahr 2013. Text: Christine Schweitzer mit Björn Kunter.

http://www.lebenshaus-alb.de/magazin/007870.html#ixzz2ProAcPaI

 

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